Yersin et sa Famille

Daniel Franck Minssen

Yersin et sa famille. On ne peut pas dire qu’il soit aisé, même en peu de mots, d’aborder un tel sujet. En effet, si les liens d’Alexandre avec sa mère, puis avec sa sœur, sont étroits - en témoigne le volumineux courrier qu’il leur adressa durant de nombreuses années - son indifférence avouée à l’égard de son frère, mon grand père maternel, le seul qui ait eu une descendance, explique dans une certaine mesure mon hésitation à prendre la parole.

Je n’ai pas connu Alexandre Yersin.

Son père meurt quelques jours avant sa naissance. Il est élevé par sa mère et c’est donc à celle-ci en premier lieu, qu’il adressera ses nombreuses lettres, presque un journal de bord, lors de ses études de médecine en Allemagne, de son séjour à Paris, à l’Institut Pasteur, puis lorsqu’il voyage, explore et enfin s’établit à Nhatrang, en Indochine.

 Après la mort de sa mère en 1905, Alexandre Yersin poursuivra sa correspondance avec sa sœur, Emilie, jusqu’en 1932.

Pourquoi Alexandre n’entretient il pas de relations suivies avec son frère Franck, pasteur de l’Eglise Evangélique Libre de Suisse Romande ? Il ne s’agit pas d ‘une querelle, d’une brouille, ni même d’une mésentente, mais plus simplement de deux caractères très différents, de deux vies divergentes, sans points communs.

Alexandre, voyageur, explorateur, chercheur, expérimentateur, curieux de tout, reste un homme secret, avare de démonstrations, fuyant les honneurs, gardant une certaine distance par rapport à ses proches collaborateurs. Noël Bernard avoue qu’il ignorait jusqu’au prénom de Yersin. « Nous l’avons vu surgir dans les honneurs posthumes qui lui sont rendus »  rapporte t-il.

A l’opposé, Franck est ouvert, expansif, pédagogue. Etant Pasteur, il prêche chaque dimanche, il a la parole facile, les contacts lui sont aisés. Il est marié et chef d’une famille nombreuse, huit enfants, qu’il élèvera d’une manière stricte mais chaleureuse.

Alexandre n’entretient donc pas de relations suivies avec son frère. A son neveu, il écrit, parlant de son frère :  Ayant peu ou pas d’idées communes et nous trouvant très éloignés l’un de l’autre, il serait difficile de maintenir une correspondance qui deviendrait vite une corvée aux uns et aux autres ?

Alexandre, bien au contraire de Franck, cesse très vite toute pratique religieuse. Dès qu’il quitte la Suisse, il prétexte que le culte de l’église du canton de Vaud ne se célèbre pas ailleurs, et que les églises étrangères sont mal chauffées. Propos de jeunesse, sans doute, mais définitifs.

Les brefs séjours d’Alexandre en Europe étaient tout entiers consacrés à ses recherches, ses communications scientifiques, aux perfectionnements de son laboratoire, à l’achat des dernières nouveautés de la technologie, poste de TSF, automobile, lunette astronomique. J’ai à présent toute ma vie ici, à Nhatrang, confie t-il à un journaliste en 1939. Oui j’ai bien encore quelques neveux là bas, mais c’est ici que j’ai mon travail. Chaque année , je retourne à Paris, mais c’est seulement pour garder le contact avec l’Institut Pasteur ». Lorsqu’il revenait en métropole, c’est à peine s’il faisait un détour par la Suisse, donnant rendez vous à la gare de Lausanne à sa sœur et à son frère pour passer une heure avec eux avant de reprendre le train de Paris.

De quoi Yersin s’entretenait –il dans sa correspondance avec sa sœur Emilie ?

Entre autres choses, de l’élevage des poules, dans lequel celle ci s’était lancée dès 1905. Alexandre, dans un premier temps, avait donné un avis défavorable à cette affaire ;mais il comprit plus tard que cette entreprise était menée sérieusement, malgré les risques encourus. Lorsqu’une épidémie de diphtérie aviaire emporte une partie des poules, Yersin demande à son ami Calmette d’adresser à sa sœur des doses de vaccins nécessaires à la protection des volailles encore vivantes, et des poussins à naître. Ce sont d’ailleurs ces poules qui concrétisent, permettez moi l’expression, le lien entre Alexandre, sa sœur et ses nièces. En effet, le 9 janvier 1921, Emilie écrit à Berthe, fille cadette de Franck, ma future mère, âgée alors de 19 ans : Je viens te demander, si tes parents sont d’accord, si tu veux revenir dans le Paradis des poules le 1er février. Je  compte envoyer des coqs à un marché concours à Lausanne. Tu pourrais m’aider à faire leur toilette et à les expédier. L’élevage des poules ne fut pas une vocation ni un commerce pour ma mère. Toutefois, après son mariage avec mon père et leur installation en région parisienne, elle en garda un savoir faire et le goût et éleva quelques volailles dont les œufs furent toujours appréciés, particulièrement lorsque la guerre imposa un cruel rationnement. Ces poules font partie de mes tout premiers souvenirs d’enfant .

Je voudrais maintenant vous raconter une anecdote relative à Yersin et sa famille. J’ai eu connaissance de cet événement suivant deux versions, l’une officielle, l’autre familiale. En voici la teneur.

Pour fabriquer sérums et vaccins, Yersin constitua un troupeau de vaches, bœufs, buffles et chevaux qu’il installa à Soui Dau, à une quinzaine de kilomètres de Nhatrang. Une double enceinte autour des étables devait garder à distance tigres et voleurs. Henri Mollaret et Jacqueline Brossolet, dans leur ouvrage intitulé  Yersin, un pasteurien en Indochine nous racontent :  Les tigres montrant trop d’audace, Yersin se souvint des alpages et fit venir de Suisse des caisses de clochettes telles qu’en porte au cou le bétail de son pays ; le charme du carillon opéra sur les tigres puisqu’un an plus tard Yersin observait :  Depuis que nos vaches ont des cloches, le tigre les enlève beaucoup moins et semble maintenant rechercher plutôt nos chevaux.

Voici maintenant la version familiale telle que me la raconta l’une de mes tantes, fille de Franck. Alexandre, à des milliers de kilomètre de sa Suisse natale, avait un peu la nostalgie de son pays romand. C’est pour cette raison qu’il se fit expédier des caisses de cloches, car il se réjouissait de retrouver le carillon des Alpes en Asie. Mais l’expérience ne fut pas concluante : les vaches, affolées par le ton de ces clarines, s’enfuirent dans toutes les directions. On récupéra les cloches, qui, suspendues à proximité des gongs, ornèrent quelques pagodes, à la grande satisfaction des bonzes. Je ne sais pas si cette version reflète quelque peu la réalité, mais c’est sur elle que se porte ma préférence.

 

En conclusion de ces quelques mots, il y a un paradoxe qui me vient à l’esprit. Par ses proches collaborateurs de Nhatrang et Saigon, Pesas, Bernard, les vietnamiens employés à l’Institut Pasteur, Yersin fut appelé Monsieur Yersin, ou le Docteur Yersin. Mais pour sa proche famille , je veux parler de ses neveux et nièces, et je ne saurais dire si ma mère l’a jamais rencontré lors de ses trop courtes visites en Suisse, il fut toujours et restera nommé l’oncle Alec.

Je tiens à dire que le 1er mars 2003, soixante ans se seront écoulés depuis le jour où les pêcheurs de Nhatrang , en signe de deuil, ne prirent pas la mer. Ce jour là, oncle Alec, ma famille et moi serons à ton côté.                                                                                               

Daniel Franck Minssen


Texte écrit et présenté par Daniel Minssen, à la Cérémonie organisée par AD@lY avec le Doyen Jacques TOUCHON  à la Salle des Actes de la Faculté de Médecine de Montpellier en hommage au Centenaire de la fondation de la Faculté de Médecine de Hanoi  en 1902 par Alexandre Yersin