Yersin, sauveur de l'humanité..

Un article par Võ Quang Yến

Sur la Nationale numéro 1, à environ 450 km au sud de Nha Trang, au lieu-dit Suối Dầu, un sentier mène sur une colline et après une centaine de mètres, à un tombeau bien entretenu. Sur la tombe en ciment une plaque indique un nom français : Alexandre John Emile Yersin 1863-1943. Des arbres entourent la tombe bien fleurie en l’honneur d’un homme estimé. Sur le côté, l’encens qui brûle sur un autel témoigne d’un culte populaire, fréquent au Vietnam pour un bienfaiteur. En haut de la tombe, une stèle raconte les exploits du médecin étranger vénéré dans la région pour ses bienfaits avant la guerre. Ceci explique le fait que son nom ainsi que celui du savant Pasteur ne soient pas effacés sur les plaques des rues après la fin de la colonisation. Mais, combien de gens le connaissent ainsi que ses œuvres, à part les habitants de la région qui le fréquentaient sous le nom de Ông Năm (en vietnamien Năm correspond à ses cinq galons) plutôt que celui de Yersin difficile à prononcer ? Un article d’une revue locale aurait malicieusement raconté que la ville de Dalat ayant un moment effacé son nom dans toute la ville, aussi bien sur les plaques des rues que sur celles des établissements, avait dû le rétablir quelque temps après. Ne connaissant plus son origine, elle avait décidé qu’il était certainement un résistant contre l’occupation allemande ! De nos jours, son nom a repris sa place au lycée et son buste est érigé dans un parc. Les Suisses, les Français dans leur pays l’ignorent souvent bien qu’il ait réussi de nombreux travaux scientifiques dont la découverte du bacille de la peste.

 

 

 

Tombeau du Dr Alexandre Yersin à Suối Dầu

Tombeau du Dr Alexandre Yersin à Suối Dầu
Tombeau du Dr Alexandre Yersin à Suối Dầu

Issu d’une famille protestante du Languedoc qui s’était réfugiée en Suisse dès 1885, Yersin est né le 22 septembre (ou octobre) 1863 à Lavaux, canton de Vaud, héritant de sa première nationalité suisse. Son père, intendant des poudres, professeur de sciences naturelles aux lycées d’Aubonne et de Morges était décédé quelques jours avant sa naissance. Sa mère dirigeait une institution privée pour jeunes filles et s’occupait seule de lui en même temps que de sa sœur Emilie et de son frère Frank. Il a écrit de nombreuses lettres à sa mère jusqu’à sa mort en 1905 et a poursuivi sa correspondance avec sa sœur jusqu’en 1932. En 1882, après son baccalauréat, il s’inscrit à l’Ecole de Médecine de Lausanne en Suisse puis il s’effectue un stage à Marburg en Allemagne. En 1885, il continue son apprentissage à l’Hôpital de l’Hôtel-Dieu à Paris. Il y rencontre en 1886 le Docteur Emile Roux (1853-1933) qui l’introduit au laboratoire de Louis Pasteur (1822-1895) à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, pour le soin d’une blessure qu’il aurait contractée lors de l’autopsie d’un malade mort de la rage. En 1887, il réussit l’internat et entre dans le service du Professeur Granger à l’Hôpital des Enfants-malades. En 1888, sa thèse de doctorat Etude sur le développement du tubercule expérimental appliqué au lapin (connu plus tard sous le nom de tuberculose du type Yersin) présentée à l’âge de 25 ans lui vaut la Médaille de bronze de la Faculté de Médecine de Paris. Il passe ensuite les mois de mai et de juin cette même année à Berlin pour suivre les cours du Professeur Robert Koch (1843-1910), le découvreur de la bactérie de la tuberculose en 1882. Revenu à Paris, il devient premier assistant en biologie à l’Institut Pasteur, coopère avec le Professeur Emile Roux aux travaux sur la diphtérie, cosigne les rapports concernant le bacille Klebs-Löeffer et la toxine dyphtérique publiés dans les Bulletins de l’Institut Pasteur. Après ces exploits qui rendent leurs auteurs célèbres dans le monde entier, il obtient la nationalité française. En 1890, après un an de travail acharné au laboratoire sur la tuberculose et la diphtérie, il a la bougeote et sent la nécessité de changer d’air. Il demande alors à être admis comme médecin aux Messageries Maritimes et est affecté sur la ligne Saigon-Manille.

Statue du Dr Alexandre Yersin devant            l’Institut Pasteur de Nha Trang
Statue du Dr Alexandre Yersin devant l’Institut Pasteur de Nha Trang

Yersin change alors de casquette et devient un autre homme. Muni d‘abondantes connaissances scientifiques, de sérieuses qualités d’observation et de réflexion, il se consacre à une série d’études sur la campagne et les régions montagneuses. En 1891, ayant la permission spéciale des Messageries, il rayonne à travers le Centre du Vietnam et découvre Nha Trang qui deviendra son domaine d’action. On peut se demander cependant comment un chercheur aussi passionné par ses recherches quitte si rapidement son laboratoire pour devenir le médecin d’une entreprise privée puis obtient une permission pour circuler dans une région qui n’est pas encore complètement pacifìée ? Est-il chargé d’une mission ou tout simplement est-il un homme attiré par l’aventure et l’inconnu ? De retour à Saigon, il rencontre le Docteur Albert Calmette (1863-1933), médecin colonial, envoyé par Pasteur pour monter le premier laboratoire en Indochine qui deviendra l’Institut Pasteur. Calmette ne réussit pas à le convaincre de revenir travailler au laboratoire. Au contraire, il veut continuer les explorations qui le passionnent. Sur les conseils de Calmette, il dépose sa demande et réussit à rejoindre les Troupes de marine (devenues plus tard Troupes coloniales), non sans mal, après 18 mois de démarches. Comme médecin de 2ème classe des colonies, il est chargé d’effectuer une étude scientifique sur les marécages et les fleuves du Sud. Le Gouverneur Général Jean-Marie de Lannessan (1843-1919, en fonction 1891-1894) désire connaître en priorité les conditions de construction de routes pour s’enfoncer profondément dans cette nouvelle zone qu’on désigne parfois sous le nom de Hinterland. Cette fois-ci, Yersin est équipé d’instruments de mesure appropriés : boussoles, chronomètres, baromètres, théodolites…N’étant ni géographe, ni ethnographe, il s’avère être un excellent explorateur sachant établir des cartes précises, réaliser des rapports approfondis sur la population, les ressources minières et forestières,… Malheureusement, au bout de 3 mois, il contracte la dysenterie et doit rentrer se faire soigner en France.

 

Aussitôt rétabli, appuyé par Pasteur, il repart en 1892 pour une nouvelle mission : explorer, en remontant le Đồng Nai, un affluent du Mékong, pour avancer vers le Pays moï afin de tracer une route reliant les Hauts-Plateaux à la côte. A son époque, tous les montagnards ayant la peau plus ou moins brune étaient appelés Moï sans distinction d’ethnies. Distante seulement de Saigon de moins de 200km, cette région était la moins connue de toute l’Indochine. Le travail le plus urgent était l’établissement des cartes des montagnes, de la géologie, des climats. Il profite de l’occasion pour étudier les possibilités de culture et d’élevage, les ressources de la forêt, et en particulier les gisements de minerais, ainsi que les origines et le développement des maladies afin de protéger non seulement les soldats mais aussi la population. A cette époque, il ne manquait pas sur les Hauts-Plateaux de maladies infectieuses épidémiques. Son rapport Sept mois chez les Moï (24 décembre 1892 – 05 septembre 1893) nous fait savoir qu’il doit d’abord quitter Saigon pour Nha Trang. Accompagné de Vetzel, un des meilleurs gardes forestiers, comme assistant et de quatre Saigonnais, équipé d’un théodolite et de trois chronomètres de poche, il voyage en voiture jusqu’à Tân Uyên. Il atteint Trị An en pirogue puis Trà Cú en charrette. Il traverse ensuite la jungle, arrive à Tân Linh puis Phan Thiết et revient à Nha Trang en jonque. Le groupe s’est agrandi alors de 80 porteurs, de six chevaux et d’un éléphant. Sur la route, il a remarqué que les Moïs des Hauts-Plateaux ont le teint plus clair et qu’ils reçoivent les visiteurs dans la maison commune du village, font le culte à Yan avant de leur servir l’alcool "aspiré" de la jarre. Afin de les honorer, ils font du feu pour rassembler les animaux sauvages comme les tigres, les cerfs,.… destinés à une partie de chasse. Ils pratiquent le brûlis pour la culture du riz, du maïs, du tabac. Ils tissent des couvertures, des ceintures, des vestes sans manches,…. A chaque arrêt, Yersin vaccine et est chaleureusement reçu. Cependant, son voyage n’est pas exempt de dangers parce qu’il s’est blessé lors d’une rencontre avec une bande de pirates ou manque d’être écrasé par une troupe d’éléphants sauvages. Ces mésaventures ajoutent du sel à ses récits !

 

Tout compte fait, il a réussi sa mission avec l’établissement d’une carte précise et, plus encore, d’une étude anthropologique originale des ethnies contactées. Un autre résultat important est la découverte du plateau de Lang Bian offrant un excellent climat pour l’établissement d’un centre de convalescence ou d’une station climatique (comme la hill station des Anglais en Inde). Le Gouverneur Général Paul Doumer (1857-1932, en fonction 1896-1902) décide en 1897 de faire construire une ville portant le nom de Dalat dans cette région sauvage de collines de 1475m d’altitude avec une température moyenne annuelle de 18,3°. Ce nom Dalat pourrait provenir de l’expression latine Dat Aliis Laetitiam Aliis Temperiem, ce qui veut dire faire plaisir aux uns, apporter de la fraîcheur aux autres. Une autre explication est plus convaincante : Dalat résulterait de la combinaison du mot local Dak, qui signifie ruisseau ou cours d’eau, et du nom d’une tribu vivant à Lang Bian, entre les cascades Prenn et Dankia, appelée Lac ou Lat ou Lạch (écrit en français M’Lates). Son climat doux, son architecture française expliquent le surnom de "Petite France" réservé à cette charmante petite bourgade de montagne. Au mois de novembre 1993, Dalat a célébré les 100 ans de la création de la ville.

Laboratoire à Hong Kong
Laboratoire à Hong Kong

En 1894, il est envoyé à Hong Kong pour tenter d’enrayer la peste qui ravageait le sud de la Chine avec cent mille victimes. Ainsi, il arrête sa vie d’explorateur pour revenir à la recherche en médecine. Il prend la route avec quelques appareils rudimentaires empruntés au Laboratoire de biologie de Saigon. Il veut rechercher dès son arrivée le germe à l’origine de l’épidémie , le bubon pesteux, dans la lésion des pestiférés. Il est surpris de découvrir sur place la présence d’un groupe de chercheurs japonais dirigé par Shibasaburo Kitasato, un disciple de Robert Koch. Il remarque tout de suite que les autorités britaniques favorisent les chercheurs japonais de sorte qu’il doit travailler dans des conditions difficiles. Mais ayant l’habitude de se débrouiller dans la jungle, Yersin n’est pas l’homme à baisser les bras devant des épreuves. Le 20 juin, au lieu de rechercher le microbe dans le sang des malades que les Britaniques lui interdisent d’approcher, il réussit à prélever en cachette les bubons pesteux sur les cadavres de soldats anglais morts à Hong Kong. Il découvert ainsi le bacille avec lequel il peut inoculer des rats qui contractent la maladie, démontrant indiscutablement l’agent étiologique de la peste. Pour cette découverte, Yersin mériterait largement le prix Nobel ! Manquant d’appareil d’incubation pour maintenir la température à 37° comme peut le faire le groupe Kitasato, il doit opérer à la température ambiante dans une cabane proche de l’hôpital (représentée sur un timbre émis le 15 juin 1994 à Nha Trang). Par chance, le bacille, appelé plus tard Yersinia pestis ou plus rarement Pasteurella pestis, croissant plus rapidement à la température ambiante plus basse que celle du corps humain, avait donné de meilleurs résutats. C’est une bonne leçon de débrouillardise à transmettre aux jeunes chercheurs. En France, le milieu scientifique s’émeut à la nouvelle de la découverte du bacille de la peste "Kitasato - Yersin". On sait plus tard que Kitasano a seulement décelé un streptocoque et lui-même reconnaitra en 1899 que le bacille de Yersin était bien celui de la peste. En effet, seul ce dernier a été utilisé pour fabriquer le vaccin. Bien que cette découverte ait permis de sauver des millions de malades, Yersin n’a pas pu trouver le mode de transmission de la maladie du rat à l’homme. La science doit attendre jusqu’en 1898 pour voir Docteur Paul-Louis Simond (1858-1947), un médecin militaire français, futur Directeur de la Santé de l’Indochine, découvrir que les criminels étaient les puces vivant dans le pelage du rat. Il a décelé sur la jambe des pesteux une lésion qu’il appela phlyctène précoce provenant justement des morsures de la puce. Cependant le milieu scientifique doute des travaux de Yersin jusqu’au moment où la peste se répand en Inde. Les Britaniques continuent alors ses recherches, exploitent les découvertes de Simond et s’en attribuent le mérite. Plus tard, quand la maladie se mue en des formes plus sévères, seuls les antibiotiques seront capables de l’enrayer.

Laboratoire à Nha Trang
Laboratoire à Nha Trang

En 1895, revenant à Paris après la mort de Pasteur, Yersin contribue avec Emile Roux, André Borrel (1867-1936) et Albert Calmette à la mise au point de la sérothérapie anti-pesteuse dans le laboratoire d’Emile Roux. Mais l’appel nostalgique de l’Extrême-Orient résonne dans le cœur d’un homme ayant vécu des moments inoubliables dans la jungle, Yersin laisse les travaux de recherche aux mains compétentes de ses collègues et demande à Emile Roux la permission de revenir à Nha Trang créer un laboratoire pour étudier sur place les maladies humaines et les épizooties locales, posant la première pierre du futur Institut Pasteur. Inauguré en 1904, 13 ans après celui de Saigon, 11 ans avant celui de Hanoi, cet Institut se spécialise dans les nombreuses maladies infectieuses des animaux, souvent meurtrières et inconnues, de leur prophylaxie et de leur traitement. Yersin est conscient de l’importance des ressources agricoles, de la santé du cheptel, surtout des buffles, des vaches, des chevaux, des porcs, dans la vie économique de la colonie. Tous les médecins connaissaient l’influence de la santé des animaux domestiques sur l’hygiène et l’alimentation de la population. Yersin serait le précurseur des Vétérinaires Sans Frontières ! On comprend alors la fréquentation de l’Institut par les médecins vétérinaires et des diplômés de l’Ecole Vétérinaire de Hanoi y viennent effectuer leur stage. Les rapports scientifiques des années 1895-1904 montrent l’intérêt que l’Institut porte à ces maladies d’animaux facilement transmissibles. Yersin a choisi cette petite ville qui n’était alors qu’un simple petit hameau, paisible, pas trop éloigné de Saigon et permettant de se rendre aisément en Chine et en Inde où sévissait souvent la peste. Aidé par Paul-Louis Simond et équipé de différents appareils, son laboratoire commence à produire des vaccins. En 1896, la peste se propageant de nouveau en Chine, il part pour Canton avec ses vaccins pour examiner leur efficacité. Pendant les deux années 1897-1898, il parcourt l’Inde avec ses vaccins. A chacun de ses retours à Nha trang, il se consacre à étudier la peste sur les animaux, en particulier sur les vaches. Bien qu’il n’ait pas trouvé le bacille de la maladie, il réussit à fabriquer un vaccin bien différent de celui destiné aux hommes. Pour la culture des bactéries, il a besoin d’importer des poulets européens et des vaches suisses qui porteront des cloches pour éloigner des tigres. On raconte que ces cloches tombées du cou des vaches seront retrouvées dans des pagodes ! Mais aussi bien l’Institut de Pasteur à Paris que le Laboratoire de Nha Trang n’étaient pas dotés d’un budget suffisant, Yersin doit chercher ailleurs les moyens d’obtenir des fonds.

 

A ce moment-là, un autre visage de Yersin se manifeste : en plus des connaissances médicales, des qualités d’explorateur, il s’avère être un agriculteur compétent, un agronome visionnaire. En 1886, il fait agrandir son laboratoire, édifier de nouveaux bâtiments, créer une station d’essais agronomiques à Suối Dầu où s’élèvera sa tombe. Dans ses voyages d’exploration, il a examiné la qualité des sols, le climat, et bien réfléchi sur les conditions des cultures. Il se lance dans celle de l’arbre à caoutchouc Hevea brasiliensis. Après maintes expérimentations, il réussit à l’adapter au sol vietnamien et commence en 1904 à vendre sa résine aux Etablissements Michelin, une production à grande échelle qui dure encore jusqu’à nos jours. Yersin ne s’arrête pas là. Il tente la culture du manioc, du cacao, du café, dui cocotier, des palmiers à huile,… mais les résultats ne sont pas à la hauteur de ses espoirs. Au moment où le paludisme commence à sévir, il réussit à adapter l’arbre à quinine Cinchona (C. succirubra, C. ledgeriana) dont l’écorce, contenant plusieurs alcaloides, a la propriété de guérir cette maladie. La production de la quinine qui en est extraite était aux mains des Hollandais. Déjà, à partir de 1886, le Gouverneur général Paul Bert avait fait venir de France des semences afin de procéder à la culture de cet arbre au Nord du pays mais le projet n’a pas abouti. Il a ensuite chargé le botaniste Balansa di Giava de la mission de planter l’arbre sur les flancs des montagnes Ba Vì et Sơn Di mais celui-ci malheureusement décéda et le programme restait inachevé. Après la Grande Guerre 1914-1918, c’était au tour de Yersin d’essayer de le planter à Hòn Bà sur le plateau de Lang Bian, dans la région de la Grande Cordillière Trường Sơn, puis de réussir à le faire à Di Linh et Dran. En 1940, l’arbre était cultivé abondamment à Lâm Đồng et la quinine extraite en quantité suffisante pour éviter une catastrophe sanitaire en Indochine. Pendant la guerre, le Service de la Santé du Centre Vietnam a obtenu 15% de rendement à partir de l’écorce de l’arbre. En réussissant à adaptater les deux arbres à caoutchouc et à quinine au Vietnam, Yersin a largement contribué à l’amélioration de la vie de la population, aussi bien du point de vue économique que pharmacologique.

Stèle au  tombeau  du Dr Alexandre Yersin
Stèle au tombeau du Dr Alexandre Yersin

Après ces différentes réalisations, on est tenté de se demander ce que peut faire encore Yersin ? Il peut en effet nous étonner encore car, comme l’on dit, il a plusieurs tours dans son sac. Il s’intéresse aux découvertes techniques, spécialement aux aéroplanes. Il collectionne une série de coûteux appareils de sciences physiques, de télégraphes sans fil. Il installe lui-même sa propre antenne TSF et un émetteur à Hòn Bà. En 1908, afin d’observer les corps célestes, il fait construire sur le toit de sa maison à Nha Trang une coupole équipée d’une grande lunette astronomique et d’un astrolabe à prisme. On ne sait pas s’il a le temps de contempler la lune et les étoiles parce qu’après ses années de recherche dans les laboratoires, de prospection dans les forêts profondes, le Gouverneur Général Paul Doumer lui confie en 1902 la reponsabilité de monter l’Ecole de Médecine de Hanoi. Il accepte la mission mais, rapidement en désaccord avec l’administration coloniale qui ne veut former que des auxilliaires plutôt que de vrais médecins autochtones, comme de vrais vétérinaires auparavant, il laisse la place à Paul-Louis Simond. De plus, les responsabilités et les honneurs "académiques" commencent à pleuvoir sur lui. En 1904, il est nommé mandataire de l’Institut Pasteur de Paris en Indochine, puis Directeur des deux Instituts Pasteur de Saigon et Nha Trang nouvellement inaugurés. En même temps, il est élu membre correspondant pour la section de médecine et de chirurgie de l’Académie des Sciences. En 1924, il devient inspecteur général honorifique des établissements de l’Institut Pasteur en l’Indochine. Après la mort d’Albert Calmette, le fondateur de l’Institut Pasteur de Saigon, et d’Emile Roux, un "pasteurien" chevronné et Directeur de l’Institut Pasteur de Paris, cet Institut crée le Conseil scientifique et demande à Yersin d’y participer. En 1934, il est nommé Président honoraire du même Institut dont il vient présider chaque année l’assemblée générale jusqu’à l’âge de 77 ans. Décoré de la Légion d’Honneur qu’il ne porte pas, il est sollicité comme membre de la l’Association de la Médecine tropicale, de l’Association de l’Astronomie, de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer mais on ne le voit pas dans les réunions. Il refuse de siéger au Conseil d’administration des grandes plantations de caoutchouc généralement réservé aux spécialistes. Il part en retraite au rang de médecin-colonel (d’où les 5 galons) du Corps de santé des Troupes coloniales sans avoir revêtu l’uniforme depuis son grade de lieutenant et sans quitter l’Indochine, une faveur rare qui n’était pas à la portée de tous.

Ong Nam
Ong Nam

Il meurt à Nha Trang le 1er mars 1943 (selon la stèle de son tombeau, certains rapports donnent la date de 28 février) à l’âge de 80 ans, laissant un souvenir vivace dans la population. L’enterrement est célébré solennellement, simple mais très émouvant. Derrière le cerceuil plutôt bon marché marchent de nombreux gens pauvres, des vieillards qu’il a sans cesse aidés, des enfants qu’il a toujours aimés. Il avait toujours dans la poche soit un bonbon, soit un petit cadeau pour eux, souvent même il les aidait à fabriquer un cerf-volant… Il est enterré comme il le souhaitait au Centre agricole Suối Dầu qu’il a fondé, la tombe orientée vers la Grande Cordillière où il a cultivé les arbres de à caoutchouc et à quinine. Monsieur Nam est vénéré dans toute la région comme un Bouddha vivant. Pourtant il n’est pas très connu dans sa troisième patrie, le Vietnam, bien qu’un timbre illustré de son portrait ait été émis par la Poste indochinoise en 1943-1944, qu’une université à Dalat, deux lycées à Dalat, à Hanoi et un musée à Nha Trang portent son nom. Il est encore moins connu en France, son deuxième pays, où son nom figure pourtant sur une place à Paris 13ème et un musée, un passage à Montpellier à son nom, ni même en Suisse, son pays natal, malgré une rue à Aubonne, à Morges, un lycée et un amphithéâtre à l’hôpital de Lausanne. Il a été très discuté de son vivant : quand il est envoyé prospecter les Hauts-Plateaux, un journal a évoqué "la bonne foi d’un Gouverneur Général trompé par la rêverie d’un médecin micrographe qui cherche à fonder un sanatorium" ! En effet, on se demandait s’il était nécessaire de trouver un endroit pour construire une maison de repos utile pour la santé ou bien si l’expédition cachait une arrière-pensée, une ambition politique en cherchant un site où l’on pourrait se cacher en temps de guerre et qui deviendrait une nouvelle capitale économique de l’Indochine… Pendant la deuxième guerre mondiale, les voies de communication étant coupées, de nombreux fonctionnaires de la colonie ne pouvant se rendre en France y passèrent leurs vacances ou s’y réfugièrent après le coup du 9 mars 1945. Dalat était alors réservé aux Français et seules la famille impériale et certaines familles des mandarins vietnamiens pouvaient prétendre s’y rendre.

 

Je ne pense pas que Yersin aurait été heureux de voịr le développement ultérieur de Dalat, l’endroit tellement aimé qu’il désirait y être enterré. De caractère secret, modeste, il a mené une vie simple, à la campagne comme sur les Hauts-Plateaux au milieu des ethnies dont il respectait les coutumes et les traditions. Généreux, , il soigne les pauvres gratuitement. Il s’est éloigné des endroits frivoles, et aimant plutôt la vie locale il s’est donné la peine d’apprendre la langue des gens avec qui il vivait. Les gens qui le fréquentaient se rappellent chez lui une sensibilité raffinée, un cœur magnanime, une fidélité persévérente. La variété de ses préocupations, la qualité de ses découvertes le classent parmi les hommes désintéressés, qui évitent honneurs et richesses, qui s’oublient pour la science afin de servir la société et qui se sacrifient pour l’amour de l’humanité.

 

Sceaux automne 2010


Nombre de publications d’Alexandre Yersin : sur la diphtérie (3), sur la tuuberculose (5), sur la peste (12), sur les maladies du bétail (6), sur ses explorations en Indochine (11), sur l’Institut Pasteur de Nha Trang (2), sur le quinquina et l’hévéa (11), sur les sujets scientifiques (7).

 

Les derniers ouvrages sur Alexandre Yersin :

- Henri H. Mollaret, Jacqueline Brossolet, Alexandre Yersin 1863-1943 : un pasteurien en Indochine, nxb Belin, éd. Un savant, une époque, Paris (1993)

- Elisabeth Closel, Docteur Nam, La fabuleuse histoire de l’homme qui soigna la peste, éd. Albin Michel, Paris 1996

- Laurence Monnais-Rousselot, Médecine et colonisation. L’aventure indochinoise. 1860-1939, bibl. CNRS, Paris 1999

- Văn Bá và Eric Nguyễn, Alexandre Yersin, éd.Văn Nghệ, HồChiMinhVille 2006

- Pierre Le Roux, Alexandre Yersin un passe-muraille (1863-1943), bibl. Connaissances et Savoirs, Paris 2007

- Nguyễn Quang Nhàn, Đà Lạt Hè… Đà Lạt Nhớ, danchimviet.com 24.06.2009


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Commentaires : 7
  • #1

    seau aimee (samedi, 22 janvier 2011 15:39)

    Je peux témoigner que j'ai failli attrapper la rage en compagnie de cinq autres enfants de mon âge c'était en 1955 et que les medecins de l'Institut Pasteur de Dlalat nous ont soignnés avec leur vaccin antirrabique.et que sanns eux, je ne serais peut-être plus de ce monde pour vous le relater.Nous jouions avec un chien qui bavait beaucoup mais dont la madans la cour du petit lycée et bOUUS S LCIN ANTr

  • #2

    seau aimee (samedi, 22 janvier 2011 15:53)

    le clavier m'a empêchée de continuer, aussi je prends une autre page. Dans la cour il y avait un chien enrage avec lequel on jouait au ballon. Celui-ci avait sa mâchoire paralysée .Les instituteurs le suspectant d'avoir la rage, car il bavait beaucoup, nous ont mis en quarantaine et nous ont conduit à l'Institut nous faire vacciner .Ainsi pendannt 21 longs jour matin et soir nous avons reçuu une piqûre là juste au dessus duu nombril et nous avons été sauvés.Dalat est dans ma mémoire à jamais et le Docteur Yersin, son bienfaiteur y a laissé son empreinte pour l'éternité Voilà le temoignage d'une petite fille qui aimerait bien retrouver ses compagnos de ballon dans la cour d'un certain lycée.Aimée

  • #3

    Nhan (mardi, 04 octobre 2011 13:53)

    Quelle émotion en parcourant cette page Merci à l'auteur de cet article et de son recueil de témoignage Je suis native de dalat, ai fait mes études à Dalatau lycée Yersin Vivant en France depuis 1970, je cherche des souvenirs du pays Celui ci me porte vers mon enfance et ma jeunesse Je suis émue en tombant par hasard sur votre écrit merci de votre travail Aléna nhan

  • #4

    foro (jeudi, 23 octobre 2014 12:59)

    Bonjour à toutes les personnes qui s'intéressent à un bienfaiteur de l'humanité.

    En particulier, merci à ce site internet qui permet de s'informer.

    Toutefois je regrette de lire ci-dessus :
    Issu d’une famille protestante du Languedoc qui s’était réfugiée en Suisse dès 1885, Yersin est né le 22 septembre (ou octobre) 1863 à Lavaux.

    Non, sa famille ne s'était pas réfugiée en Suisse.
    Pas même après la Révocation de l'Edit de Nantes (1685 et non 1885...pour y naître en 1863 !).
    Au contraire, c'est un arrière-grand-père Jean Pierre DEMOLE,
    qui avait fui la Genève révolutionnaire pou s'installer à Montpellier !

    Vous découvrirez sa généalogie sur Geneanet :

    http://gw.geneanet.info/foro_w?lang=fr;pz=claudine;nz=adam;ocz=0;templ=templv5;p=alexandre+emile+john;n=yersin

    Le 23.10.2014

  • #5

    genevieve (mardi, 28 octobre 2014 16:04)

    Je voudrais répondre au commentaire de "foro",qui à ma connaissance est un collectif de généalogie,sur le site de Geneanet cité:vous avez raison de critiquer ,la phrase utilisée pour parler de la genealogie de yersin: elle est maladroite ,et résume un peu vite l'historique :on ne peut exiger de tous ceux qui admirent yersin, et ils sont souvent d'origine etrangère, de connaitre l'histoire des guerres de religion en France, pas plus que la période révolutionnaire à Genève il ne s'agit pas ici d'une biographie,et l'histoire de Yersin est coutumière d'erreurs(encore dans les dico 2015: CF le Robert ou Hachette)
    SI je confirme :Yersin est bien né suisse,de parents suisses Yersin: origine du nom parmi les bourgeois de Rougemont, le pays d'en haut pour sa filiation paternelle,
    c'est par la filiation maternelle ,que l'on peut dire qu'il a une origine languedocienne:il ne s'agit pas de remettre en cause les DEMOLE, dont Genève ne peut être que fière,mais en remontant la genealogie,d'arriver à Etienne Domergue,né de jacques Domergue deCOMBAZ dans le diocèse d'Uzès réfugié en terre de Gex,Sezegnin,à la suite des dragonnades organisées dans le Languedoc Ces précisions ,un peu longues ,pour les amoureux de l'exactitude, sont celles issues du certificat d'ascendance établi par les archives du canton de Genève,ayant permis à Yersin d'être rétabli dans la nationalité française
    Il y a d'autres articles plus récents,sur le site, qui concernent Yersin,mais je répondrais volontiers à d'autres questions s'il y en a pour honorer la mémoire de mon grand oncle Yersin

  • #6

    genevieve (mardi, 28 octobre 2014 16:38)

    comme écrit ci-dessus ,il y a d'autres erreurs qui peuvent se glisser dans la rédaction d'un article ainsi relisant celui-ci je voudrais rassurer les admirateurs de Yersin qui voudraient se rendre sur sa tombe au Vietnam: Suo Dau n'est pas à 450 km de Nhatrang ,mais beaucoup plus près!! vérifiez dans les guides avant de partir
    Yersin avait le sens de l'humour,et laissait courir sur son compte tout ce qui pour lui n'avait pas d'importance!!

  • #7

    Loriann Montague (mardi, 31 janvier 2017 15:22)


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