Mon accent vietnamien

Par Vu Ngoc Quynh


Texte publié dans Vietnam, le destin du lotus.

Revue Riveneuve Continents, Numéro 12, Automne 2010

Au sommaire de ce numéro participent 25 francophones dont 5 Français et 20 Vietnamiens. Ce numéro a été coordonné par Alain Guillemin qui en a écrit l’introduction :  

Une révolution littéraire sous domination coloniale.

En recommandant chaudement aux lecteurs de commander ce numéro à
Riveneuve Editions <Riveneuveeditions@orange.fr>, nous reproduisons ci-dessous la version électronique du texte soumis à la publication.


 

À Ha Noi dans les années 50, la plupart des jeunes écoliers fréquentaient les établissements vietnamiens où l’enseignement se faisait en vietnamien, avec quelques heures de français par semaine. J’ai fait ainsi mes études primaires à l’école Nguyen Du, rue Hang Voi (rue de la Chaux), tout près des bords du Fleuve Rouge. De mon école, on pouvait voir passer les trains sur le pont Paul Doumer (Cau Long Bien). J’ai assisté avec mes condisciples en 1946 à un spectacle peu ordinaire : le passage du train qui ramenait le président Ho Chi Minh à Ha Noi au retour de son voyage en France, où les négociations avaient échoué. Ce souvenir a resurgi lorsque j’ai entrepris récemment une brève histoire de ce pont pour l’album de photographies sur la vie du pont prises par Daniel Frydman.

Mes parents, fabricants et commerçants de tricots de laine à Ha Noi, tentèrent un beau jour de m’envoyer faire des études dans un des rares collèges français de la ville, le collège Félix Faure. Ils sollicitèrent un entretien avec le principal du collège, un Français. Celui-ci demanda à mes parents de m’emmener voir l’un des professeurs du collège pour un examen de passage.

Je me rendis un matin au collège, accompagné de mon père, qui parlait un français suffisant pour ses relations commerciales. Sur le chemin, il ne cessait de me rassurer mais je voyais bien qu’il était aussi angoissé que moi, ce qui était peu réjouissant pour le gamin d’une douzaine d’années que j’étais.

Au collège, nous fûmes reçus par une jeune professeur française. Elle me dit en souriant :

– Voici le jeune homme que j’attendais. Venez dans mon bureau.

J’entrai, un peu intimidé, en regardant le décor : un bureau et deux chaises.

Mon père fut prié de rester dehors pendant l’entretien. Il se confondait déjà en remerciements.

La dame me fit asseoir, me demanda mes nom et prénom, mon âge, ce que j’avais fait comme études jusque-là, le métier de mes parents. J’ai répondu sans trop de problèmes, ayant appris par cœur ces formalités.

Je m’attendais à une dictée quelconque pour l’examen de passage quand la dame demanda :

– Connaissez-vous quelques chansons françaises ?

Je répondis :

– Oui, Madame.

– Lesquelles par exemple ?

– Je connais Frère Jacques, En passant par la Lorraine, Ne pleure pas Jeannette…

– Eh bien, chantez-moi Jeannette.

D’une voix tremblotante, je chantai, sûrement aussi ému que l’héroïne de la chanson.

A la fin, la dame m’arrêta d’un geste et me dit :

– Mais ce n’est pas trop mal, jeune homme. Vous connaissez plutôt bien cet air.

C’est ainsi que je fus admis au collège Félix Faure, alors de bonne réputation à Ha Noi.

Au bout d’une semaine, sur un coup de tête, je dis à mes parents que je ne pouvais pas aller tous les jours si loin de chez moi. Fort fâchés, mes parents trouvaient que j’étais idiot de refuser une place si convoitée par les familles bourgeoises de Ha Noi, qui espéraient voir leur progéniture continuer leurs études en France. Après maintes tergiversations, nous sommes arrivés à un compromis : le collège Puginier, tenu par des Frères Saint Jean-Baptiste de La Salle, collège catholique évidemment, qui avait la qualité de ne pas être trop loin de la maison.

Le Frère directeur, un Eurasien dans mon souvenir, l’air onctueux, ne fit aucune difficulté pour m’inscrire. Il est vrai que le collège était privé et les frais d’études plutôt chers. Le collège Puginier était particulier : les Frères formaient la majorité des enseignants, aidés de quelques civils seulement, des anciens séminaristes. Quoique ces personnes fussent toutes des Vietnamiens, ils parlaient français entre eux et aux élèves. On se serait cru en France, l’accent mis à part. L’apprentissage de la religion était obligatoire, y compris pour les élèves bouddhistes comme moi. J’appris donc les prières, comme tous mes condisciples, et je savais au bout d’un mois réciter Notre Père, Ave Maria, etc. Je fus toutefois dispensé des leçons de catéchisme et de la messe. Je regardais de loin mes camarades servir la messe et chanter en latin. Quel don !

Au collège, on lisait des albums de Tintin et de Spirou dont les dialogues étaient traduits en vietnamien sur des bouts de papier collés sur les bulles des images. Chez moi, je prenais des leçons particulières de français auprès d’une jeune répétitrice vietnamienne à peine plus âgée que moi, mais qui maîtrisait assez bien la langue. Elle me faisait faire des exercices de grammaire, me fit lire Le Petit Chose d’Alphonse Daudet – Chose au masculin m’avait frappé –, Sans famille d’Hector Malot. Je devais consulter le dictionnaire Larousse de la bibliothèque familiale à chaque page des romans que je lisais, et je notais les nouveaux mots sur un calepin. J’eus la joie de suivre les aventures de Vitali et de Rémi ainsi que de leurs animaux amis, le chien Capi et le singe Joli-Cœur . Les leçons des Frères et de la répétitrice ainsi que ces premières lectures m’ont ouvert la porte vers la langue française.


Départ inopiné en France

En 1953, la guerre d’Indochine faisait rage au Viet Nam. La ville de Ha Noi, sous l’administration française et le gouvernement allié de Bao Dai, semblait encore calme mais les bruits de guerre n’étaient pas loin. Les jeunes Vietnamiens en âge de servir étaient sur le qui-vive depuis qu’en 1951, le général de Lattre de Tassigny avait décrété la mobilisation générale dans l’armée nationale vietnamienne pour combattre le Viet Minh. Mes parents me disaient :

- Tu es encore jeune. Mais la situation politique est précaire. Ton frère aîné peut être mobilisé d’un instant à l’autre. Veux-tu partir en France pour tes études ?

J’avais compris la situation mais quitter ma famille et Ha Noi était difficile tant j’étais habitué depuis mon enfance à vivre auprès des miens et dans ma ville. Un heureux hasard fut qu’un de mes cousins germains, âgé de dix-huit ans, était parti en France peu avant. Alors, je dis oui à mes parents.

Le jour du départ, mon père m’accompagna jusqu’à l’aéroport Gia Lam de Ha Noi. Nous nous séparâmes le cœur serré, sans savoir quand nous nous reverrions. Depuis le hublot de l’avion, un Aigle Azur à hélices, je regardais les méandres du Fleuve Rouge, les rizières et les villages cerclés de bambous, les buffles et leurs gardiens, dernières visions d’un Viet Nam si familier. Après moult escales dans des villes que je découvrais pour la première fois, Calcutta, Karachi, Téhéran, l’avion atterrit à Orly, France. Dès l’arrivée à l’aéroport, je me précipitai pour demander à une hôtesse où était  la toilette, elle sourit :  Vous voulez dire les toilettes ? et elle m’indiqua la direction. J’y fonçai sans saisir que je venais de commettre ma première faute de français à peine touché le sol de France !

Puis je cherchais dans la foule le Vietnamien, fils d’une famille amie de mes parents, qui devait venir m’accueillir. J’avais repéré un homme d’une vingtaine d’années qui agitait une photographie, la mienne. Je lui fis signe, c’était bien lui. Nous hélâmes un taxi qui nous conduisit à son hôtel boulevard Saint Michel à Paris. L’hôtel des Mines, en face du jardin de l’Observatoire. En ce mois de décembre, le ciel s’assombrissait rapidement, les rues de Paris, Capitale des Lumières, me semblaient grises et tristes, comme mon humeur à ce moment. Mon nouvel ami, qui avait l’âge de mon frère aîné, se montrait plein de sollicitude, disait qu’il me connaissait un peu grâce à une lettre de recommandation de mes parents. Il était arrivé à Paris en 1950, avait passé le bac math-élem et s’était inscrit à la Sorbonne pour une licence de sciences. J’avais déjà entendu quelques Vietnamiens revenus de Paris vanter la Sorbonne comme le summum de la science et de la littérature. C’était l’Olympe de l’esprit pour tout étudiant vietnamien de l’époque. J’eus donc tout de suite de la considération pour mon aîné. D’ailleurs, il fit plus tard une belle carrière d’astronome au sein du CNRS à l’Observatoire de Paris, qui se trouvait à proximité de cet hôtel.

Le lendemain, mon cousin vint me chercher, fit connaissance de cet ami, puis nous le quittâmes pour nous enquérir d’un logement dans le Quartier latin. Sur les conseils de compatriotes, nous avons choisi une pension de famille à côté du Panthéon. La pension était tenue par un Martiniquais et sa femme, une Française blonde. C’était le premier couple mixte que nous voyions en France. Les jours suivants, nous fîmes le tour des collèges et lycées pour nous inscrire. Mon cousin, qui avait un bon livret scolaire à Ha Noi, put s’inscrire à Louis-Le-Grand en math-élem. J’avais trouvé le collège Sainte Barbe juste en face de la pension, collège dont des camarades disaient grand bien. Je choisis d’être interne, pour n’avoir aucun souci de trajet scolaire, de repas, et de logement. Les frais de pensionnat étaient élevés mais je savais que mes parents étaient prêts à tout pour mes études. Mon cousin m’amena voir le proviseur qui accepta de m’inscrire en cinquième, bien que je fusse en retard d’un trimestre.

Le professeur de français était une dame d’une cinquantaine d’années, d’allure sévère, ne cessant de crier aux élèves :  Bon sang, cessez de bavarder pendant le cours !, J’avais murmuré à l’oreille de mon voisin, un petit Français malicieux : Comment on écrit  Bonsans ? Il rigola : Sang, comme du sang, tu comprends. Ça veut dire que le sang lui monte à la tête, tu piges ?  Il fit un clin d’œil pour me rendre complice de sa plaisanterie. Du coup, j’avais appris deux expressions nouvelles, bon sang et piger. Un jour, cette professeur de français me prit à part :

– Monsieur, vous êtes venu de votre pays pour apprendre le français et pendant la récréation, je vous vois souvent avec vos compatriotes et non avec les élèves français. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Je bafouillai :

– Madame, je suis bien loin de chez moi et ma seule consolation, c’est de parler un peu vietnamien hors des cours.

Compréhensive, elle me donna ce conseil :

– Vous devriez tout de même parler plus souvent avec vos camarades français. Vous verrez que c’est le meilleur moyen d’apprendre une langue.

Elle avait raison. Je jouais donc dans la cour avec mes camarades français plus souvent. Je m’étais vite aperçu que leur langage n’était pas conforme avec celui que j’avais appris dans les livres scolaires. Je faisais connaissance avec la langue vivante, celle qu’on parle tous les jours, mélange d’expressions familières et d’argot. Pour l’argent, mes camarades disaient : fric, blé, pèze, flouze, pognon… Pour dire partir : débiner, filer, ficher le camp, mettre les voiles… Pour ennuyer : emmerder, embêter, barber, empoisonner, faire suer… Pour marquer la surprise : oh la vache, mince alors, dis donc, etc.

Entre Victor Hugo et Lamartine, un nouvel horizon s’ouvrait devant moi et de quelle richesse !

En un semestre, j’avais acquis un bagage suffisant pour converser avec mes camarades dans leur langage. Pendant ce temps, j’étudiais sérieusement toutes les matières, le français littéraire, l’anglais, les mathématiques, les sciences naturelles, l’histoire (de France) et la géographie (de France). À la fin de l’année scolaire, la professeur de français me fit monter sur l’estrade à côté de son bureau et me cita en exemple à tous mes camarades qui, loin d’être jaloux, me félicitèrent à leur tour. J’étais fier comme un coq gaulois.

Toutes mes études secondaires se déroulèrent sans entrave. Je prenais soin de noter sur des petites fiches ce que j’étudiais, l’auteur de chaque œuvre, le résumé, quelques citations à retenir. Cela s’avéra utile pour le baccalauréat, où je choisis Polyeucte comme explication de texte. Absolument étrangers à ma culture d’origine, ces auteurs et ces livres m’étaient devenus familiers grâce à ma culture scolaire. Parallèlement, j’explorais les auteurs contemporains, de Simenon et la  Série Noire aux auteurs  indochinois des années 50, Jean Hougron, Jean Lartéguy, Lucien Bodard, qui finissaient par me lasser avec le côté moite et aventureux de leur vision de l’Indochine. Graham Greene, dans The quiet American, que je lus dans sa traduction française, me semblait bien supérieur dans la création des personnages, américains, français et vietnamiens et de l’atmosphère du Sai Gon de l’époque. Je dus lire Un barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras pour découvrir une atmosphère semblable. La collection Seghers me permit de connaître les poètes français contemporains. Jacques Prévert était en vogue à l’époque, j’avais lu un jour son poème sur la guerre du Viet Nam qui m’émouvait. Un ami français de mon âge m’avait fait écouter Georges Brassens dès ses débuts, et son fameux Gare au gorille nous faisait rire aux larmes. Les autres poètes compositeurs, Barbara, Charles Trénet, Léo Ferré, Guy Béart, Charles Aznavour, Jean Ferrat m’enchantaient avec leurs chansons, véritables hymnes à la langue française.


Double langage.

C’est une chance d’être bilingue. Apprendre le vietnamien n’a pas été difficile pour moi, car c’est ma langue maternelle. On apprend à parler dès son enfance, c’est surtout une question d’oreille. Depuis que l’écriture vietnamienne s’est romanisée au XVIesiècle par l’intermédiaire des pères jésuites portugais et que le quoc ngu , c’est-à-dire la langue nationale écrite en lettres latines, a été perfectionné par le père Alexandre de Rhodes, Avignonnais d’origine, les Vietnamiens peuvent apprendre à lire et à écrire en six mois en moyenne. J’avais donc très rapidement maîtrisé le vietnamien et beaucoup lu, d’abord les livres pour les enfants puis tout un monde de romans et de poésie vietnamiens ainsi que de romans étrangers, français, chinois, anglais traduits en vietnamien.

En vietnamien, les mots sont invariables, les temps, passé, présent et avenir sont simples d’emploi, et il n’y a pas à proprement parler de conjugaison. En revanche il faut maîtriser la syntaxe mais cela ne présente aucun problème quand il s’agit de la langue maternelle. Il n’en est pas de même pour la langue française où la grammaire et la syntaxe me demandent toujours beaucoup de temps. Je ne compte plus les heures de vérification dans les cours d’orthographe, le Bled, ou sur le Bescherelle. Il m’arrive encore de m’emmêler les pédales ddans l’emploi du passé ou du futur, si précis dans la langue française. Je m’insurge parfois contre certaines particularités : se succéder qui ne s’accorde pas, comme dans : Les rois de France se sont succédé. Pourquoi avant que commande le subjonctif, et après que l’indicatif ? Pourquoi relais s’écrit avec un s au singulier mais délai non ? Pourquoi ? À mon sens, la langue française navigue entre logique cartésienne et subtilité pascalienne.


Profession médecin.

En m’inscrivant à la Faculté de médecine de Paris dans les années 60, je m’attendais à des difficultés évidentes : la sélection des étudiants est sévère dès les premières années, et tout échec après un redoublement est éliminatoire. À mon époque, 50% des étudiants échouaient. C’est dire si chaque étudiant devait fournir le maximum d’efforts pour assimiler les diverses disciplines : anatomie, pathologie médicale et chirurgicale, biologie, physiologie, physique et chimie. Je m’étais vite familiarisé avec le vocabulaire médical d’origine grecque et latine : symptôme, syndrome, étiologie, pathogénie, etc. C’était encore le temps où l’on rédigeait les réponses à l’examen ; depuis, les candidats répondent à des QCM (questionnaires à choix multiples). Quelques années plus tard, je préparai le concours d’Internat des Hôpitaux de Paris, très difficile. Beaucoup de candidats, peu d’élus mais au bout du tunnel, la récompense assurée. J’avais fini par attraper les tics estudiantins, en débutant chaque exposé par une ligne générale et en concluant par Au total, le problème se résume à…. Ce formalisme ne m’échappait pas mais il fallait bien jouer le jeu, et chaque profession a son jargon propre.

Devenu pédiatre, j’ai eu la chance d’être au contact des mères, le père n’étant le plus souvent que l’intermittent du spectacle. Les enfants, dès l’âge de parler, s’expriment avec parfois des expressions très imagées : ma tête brûle, ça cogne dans ma tête, je pisse du feu (ce n’est sans rappeler la chaude-pisse des adultes), j’inonde mon lit. Le médecin écoute mère et enfant, tente de démêler le vrai de l’imaginaire, cherchant la signification du trouble avant même l’examen physique. Le contact avec des enfants de parents immigrés, fréquent dans l’hôpital au nord-est de Paris où je travaille, pose d’autres problèmes. Les immigrés récents parlent à peine le français, ce sont souvent leurs enfants déjà scolarisés qui parlent français avec le médecin. Pour les nourrissons, il reste le recours aux gestes, parfois on regrette de n’avoir pas les dons d’un Charlot ou d’un mime Marceau.

 

Le Monde et nous.

À la Cité universitaire d’Antony dans les années 60, un jeune étudiant vietnamien surnommé Spoutnik s’était illustré par ses discours politiques auprès des étudiants du Tiers Monde, du Maghreb, d’Outre-mer, d’Afrique noire. Je l’admirais pour ses vastes connaissances, nous n’avions que vingt-trois ans, c’était le début de mes études universitaires. Dans sa chambre, j’avais vu des piles et des piles du quotidien Le Monde. Je pris au hasard quelques exemplaires, et constatai que beaucoup d’articles étaient soulignés en rouge ou en bleu par mon camarade. J’avais découvert la source de ses discours. Je devins ainsi un lecteur assidu du Monde pendant des décennies. Chaque fois que j’étais au Quartier Latin, j’achetais mon exemplaire à un vendeur à la criée du boulevard Saint Michel qui avait une voix de stentor. J’admirais dans ce quotidien le respect de l’orthographe et de la grammaire, le sens de la formule des journalistes. C’était l’époque où la guerre faisait rage au Viet Nam, avec la présence massive des GI’s au sud du pays. Je me souviens encore des reportages du Monde sur le conflit, le nom de leurs auteurs. Je suis passé récemment dans le quartier de l’Opéra et j’ai vu que le siège historique du journal, boulevard des Italiens, avait disparu. Tout a changé, décidément.

 

La tentation de l’écriture

Que peut-on faire quand on a lu un bon nombre de manuels scolaires, de romans et d’articles de journaux ? Et quand on est bilingue, et prétendant appartenir à la francophonie ? Ecrire, évidemment. J’admire mes compatriotes et aînés qui ont écrit leurs œuvres directement en français, Pham Duy Khiem, Pham Van Ky, Pierre Do Dinh, Cung Giu Nguyen, Le Thanh Khoi. Je ne parle que de ceux dont j’ai lu certaines œuvres. Leur maîtrise de la langue française, tout en conservant leur culture d’origine, fait merveille.

Je dois citer les femmes écrivains contemporaines, je n’aime pas le terme « écrivaine », comme Linda Lê, Minh Tran Huy, dont les lecteurs français connaissent les œuvres. J’ai commencé par traduire quelques poèmes et livres vietnamiens en français et à rédiger quelques courts articles pour la revue Carnets du Viet Nam ou l’association AD@lY (site : www.adaly.net). C’est encore timide et plein de gaucheries. Un ami français et vietnamophone a remarqué que certains Vietnamiens écrivent le français dans un style hyper-correctif, autrement dit que chez eux, le souci grammatical prime sur le style. Ce doit être mon cas.


La carte d’identité vocale.

Je suis consterné d’apprendre que certains de mes compatriotes s’acharnent à imiter  l’accent parisien. Si l’on reconnaît aisément l’accent marseillais ou toulousain, définir l’accent parisien est moins facile. De plus, quand ils parlent français, on décèle aisément la région du Viet Nam d’où ils sont issus. L’an dernier, j’ai reçu un coup de téléphone très matinal. J’ai reconnu instantanément une voix familière, celle de Benoît G., mon vieux complice des années 60 à la Faculté de médecine. Nous avions passé trois années à préparer ensemble l’Internat mais nous passions plus de temps à parler de politique qu’à apprendre la médecine, si bien que d’un commun d’accord on s’est séparé pour préparer le concours. Benoît a disparu ensuite pendant trente ans pour faire de la médecine communautaire en Tunisie puis au Canada. Jusqu’à ce coup de téléphone impromptu.

– Allo, est-ce que je peux parler au professeur Vu Ngoc Quynh ?

Je reconnus immédiatement son ton moqueur.

–  Non, vous vous trompez de numéro, ce monsieur n’habite pas ici.

– Allons, c’est bien toi, Quynh. Je reconnais ton accent.

J’ai dû admettre que c’était bien moi. Ainsi, au bout d’un demi-siècle de vie en France, je conservais mon accent d’origine, véritable identité vocale. Personne n’est parfait. J’ai failli dire : personne n’est parfaite.

Encore une de ces subtilités de la langue française qui ne cessent de m’intriguer.

 

Paris, juin 2010

 

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Commentaires : 1
  • #1

    Hoang (mercredi, 18 novembre 2015 12:46)

    Bonjour,

    Avez vous connu un certain Hoang gia Diem agé de 13 ans en 1948 au Collage Puginier ?

    Il s'agit de mon père. J'écris sa biographie.
    Si oui, pouvez-vous me contacter ?
    hoang.dan@free.fr 06 10 25 32 08